Je n’aurais pu rêver mieux pour arpenter les rues de Jifuen que cette douce nuit de mars sous la pluie. L’ambiance qui s’en dégageait, intimiste, loin de la cohue habituelle des touristes venant redécouvrir cette ville minière pratiquement tombée en désuétude, m’a séduit au plus haut point. J’avais le sentiment de me trouver avec « Maman Ours » au bon endroit au bon moment…

Bien que pratiquement oubliée de tous pendant presque trente années, Jiufen fut remise au gout du jour à Taïwan grâce au film d’Hou Hsiao-hsien « La Cité des douleurs », Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1989 et, l’un des trop rares films à aborder les évènements qu’on vécut les taïwanais, eux-mêmes ( selon bien entendu l’idée que je m’en fais, ce que j’en perçois ) toujours prompt à « oublier » / « pardonner » non pour une question de fatalité mais plus comme un besoin d’avancer, de vivre…

Puis Jiufen bénéficia d’un rayonnement beaucoup plus large grâce au film d’animation des studios Ghibli et de son réalisateur mythique Hayao Miyazaki « le voyage de Chihiro » (sorti en 2001 c’est le premier film, d’un pays non anglophone, à avoir dépassé les 200 millions de dollars de recettes hors États-Unis) qui y plaça une bonne partie de son décor mais y trouva notamment de nombreuses sources d’inspirations pour son histoire, telle l’idée des personnages sans visage issu des nombreux masques blancs qui ornent les fenêtres des veilles rues de Jiufen, ou encore les visages grimaçants que l’on peut voir au Musée des Masques de fantômes…enfin plutôt des masques effrayants et glauques je dirais 😉

Pour la petite histoire, l’artiste, créateur de ces masques est un apprenti-carrossier qui a eu l’idée de reproduire les visages des fantômes qui venaient hanter ses nuits dans le but qu’une fois leurs masques achevés ceux-ci finissent par le laisser tranquille… a priori cela ne marche pas trop vu la prolifération de son œuvre, ou alors d’autres fantômes viennent régulièrement lui rendre visite soit pour avoir leur propre masque soit pour se plaindre de l’image qu’il donne d’eux…allez savoir 😉 (bon je ne vais pas vous cacher qu’aujourd’hui il fait également dans la caricature de célébrités…business is business…mais je préfère ne pas voir cet aspect des choses ici 😉 )

Bref, je m’égare un peu, revenons à Jiufen et à son histoire.

Cette petite ville tire son nom de la dynastie Qing. À l’époque Neuf familles y vivaient, et l’on partageait toujours tout en «neuf portions» (en mandarin Jiufen) lorsqu’il y avait réclamation / besoins / doléances. Ce n’était rien de plus qu’un petit village jusqu’au tournant de 1800, lorsqu’on y découvrit de l’or.

Le village devint donc alors très rapidement un centre cosmopolite animé sous le joug japonais jusqu’aux années 1960. Puis la petite ville constituée retomba presque aussitôt dans l’oubli général lorsque les mines d’or furent taries.

Aujourd’hui Jiufen s’offre pour la plupart des visiteurs comme un simple dédale de rues dans un joli décor avec de nombreux stands de nourriture en tous genre, d’articles d’artisanat ( il y a beaucoup de boutiques d’ocarina magnifiques ), de restaurants et cafés agréables, ou circule des centaines de touristes.

Mais, comme partout dans le monde, chacun peut y trouver son compte. Libre à vous d’y voir, de regarder, de chercher, de trouver ce que vous y voulez, ce que vous avez besoin d’y voir…pour ma part j’ai cru me retrouver avec « Maman Ours » dans l’ambiance du film « In the Mood for Love » de Wong Kar-Wai 😉 et la pluie, l’orage me semblait doux, tous mes sens en éveil, le gout du thé exquis, les jeux d’ombres et de lumières magiques…j’ai vécu un rêve éveillé qui s’est transformé en agréable souvenir.